Stupide stabilité

« Etymologies are not definitions; they are explanations of what words meant and how they sounded 600 or 2,000 years ago. »1

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Un monde de croyances

Le monde des arts martiaux est empli de mythes et de rumeurs, transmises entre les générations sans trop être remises en question. Quand il s’agit de nourrir l’imaginaire, les informations fictives ont tout à fait leur place. Quand il s’agit de faits vérifiables, c’est plus problématique.

Les enseignants ont une responsabilité qu’ils ne peuvent pas décliner dans ce système de croyances. Nos élèves nous accordent le crédit dû à la stature d’experts qu’ils nous prêtent, qu’on le veuille ou non, en toute confiance. Et en tant que tels, il importe de rester dans notre domaine d’expertise en affirmant notre manque de compétence sur d’autres sujets qui pourraient se glisser dans nos explications. Je n’ai aucun problème quand un expert donne une explication hasardeuse comme une supposition. Je deviens plus tâtillon lorsque l’hypothèse d’hier devient soudain une certitude affirmée avec aplomb. Quand on manipule la langue, de tâtillon, je deviens intraitable.

Mon domaine

On ne dirait pas comme ça, mais dans le secret de mon cœur, les arts martiaux ne sont pas ce qui m’intéresse le plus. Je parle peu de mon parcours dans la vie privée. Les copains en ont une vague idée, la famille désespère de m’entendre raconter mes activités, les amis privilégiés sont plus informés. Depuis mon passage par l’équipe de Yashima comme correcteur, tout juste sait-on que j’ai l’œil grammatical et que mon radar scrute la moindre espace double (j’implore les cieux célestes que WordPress ne me sabote pas quand je dis ça). Je ne me cache pas non plus d’appartenir à la fantabuleuse catégorie des geeks et d’avoir des intérêts bien particuliers. Pendant que les autres sortaient guindailler, j’ai passé les soirs et les nuits de ma jeunesse dans les dictionnaires les plus insoupçonnés, les grammaires, les maths et l’Oulipo. De formation, je suis philologue, bilbliothécaire-documentaliste, programmeur. En gros, à part les arts martiaux, tout s’articule autour de trois grands domaines : grammaire et linguistique générale, traitement de l’information, logique et raisonnement. Il s’agit de décrypter le réel par le logos. Je m’exprime difficilement, mais l’appareil analytique et conceptuel ne dort (malheureusement) jamais.

Bref, quand il s’agit de l’analyse de la langue, on ne me la fait pas, c’est mon jouet. Je me fiche pas mal des erreurs de syntaxe et d’orthographe. Mais quand on lui fait dire avec insistance ce qu’elle ne dit pas en ignorant mes mises en garde, mon orgueil s’affole.

Ai-je réponse à tout ? Oui : « Je dois vérifier. »

La racine de tous les mots

Un des sports linguistiques favoris des profs d’arts martiaux : parler de racines. Il faut dire que le japonais donne le mauvais exemple. L’écriture en kanji notamment amène à des associations d’idées très libres. On s’amuse volontiers à expliquer le sens caché d’un mot par la symbolique plus ou moins rigoureuse des kanji et leurs radicaux.

L’exemple le plus fameux : le sens de bu dans budō. Le kanji serait composé de radicaux qui permettent de le lire comme « arrêter la lance ». Que n’entend-on pas d’interprétations romantiques qui voudraient que ça voulût dire « mettre fin au combat pour faire la paix ». Je ne connais ni la langue, ni l’histoire du Japon, mais il me semble que l’état d’esprit est tout le contraire : « arrêter la lance de l’ennemi pour mieux le fracasser ». Bu, c’est ce qui fait qu’on parle d’arts martiaux : « guerrier, armée, chevalerie, armes » (buki 武器 « arme », busō 武装 « armement », buryoku 武力 « force armée, puissance militaire », bushi  武士 « guerrier, chevalier, samurai ». La guerre, rien d’autre.

Autre exemple : un jour, dans la même veine naïve, j’ai lu un article qui évoquait l’idée abracadabrante que combattre visait la paix parce qu’on y trouve cum, « avec », donc « ensemble », sous-entendu « d’un même cœur » : « on se bat ensemble et ça c’est beau, pour qu’il en ressorte quelque chose de grand ». Ce n’est ni le sens de cum, ni celui d’avec. On se brouille avecquelqu’un, on le frappe avec un gourdin, un pays est en guerre avec un autre. Cum « ensemble, avec, en combinaison » (PIE *ḱóm « à côté, près de, avec » ; ultimement, on se demande s’il ne descendrait pas de la particule déictique ḱe « ici ; ceci ») exprime une concomitance, une simple coexistence, la rencontre de deux objets, l’adjonction, la réunion, le parallélisme, la simultanéité, l’identité. Il peut aussi n’avoir qu’une valeur intensive, comme dans complet (« tout à fait plein, rempli à fond »), conclure (« clore tout à fait, mettre un terme »), compliquer (« plier totalement, entortiller »), corrompre (« casser la vertu, pervertir complètement »), condamner (« damner complètement »). Combattre, c’est « se battre l’un contre l’autre ». On notera que le mot contre (*com-teros) lui-même est composé de cum et du suffixe de comparaison -ter- au degré zéro (i.e. sans voyelle : -tr-). Il se peut même, selon les sources, que combattre se comprenne suivant les deux sens de cum.

Dernier exemple : un 6e dan de judo, dans son cours de kata, après une démonstration de koshiki no kata, commentait : « Vous voyez l’importance de l’utilisation des hanches, koshi, qu’on retrouve dans le nom koshiki. » Il parlait lui aussi en toute bonne foi, mais il est regrettable qu’il n’ait jamais vérifié. Aucun livre n’a jamais donné cette interprétation. Koshiki n’est pas koshi-ki (qu’on pourrait plus ou moins traduire par « énergie des hanches »), mais ko 
古 « vieux, ancien » et shiki 式 « style, rite » : « ancien style ». Avec un copain, on s’est regardés éberlués, mais après le cours, on a rectifié l’information auprès de l’intéressé. Il a été très intéressé.

L’analogie, l’association d’idées et les jeux de mots sont de puissants moteurs conceptuels, redoutables dans un arsenal créatif. Ils ne font pas bon ménage avec l’étymologie. Icelle est intéressante pour étudier l’histoire des mots, leur formation et les relations entre les langues, mais une racine ne présume pas de ce que sont devenus ses dérivés. Certains mots ont évolué jusqu’à une inversion totale de leur sens d’origine, sans compter que si chacun a bien une racine principale, beaucoup sont une combinaison. Par ailleurs, il ne suffit pas que deux mots présentent des ressemblances pour être parents. Les coïncidences sont nombreuses, les errements de l’étymologie populaire ne sont pas rares ; l’évolution d’une racine peut donner des résultats surprenants : français langue, vieux slavon jezyku (russe yazik), anglais tongue, vieil irlandais tenge, gallois tafod, lituanien liežùvis, sanskrit jihvā, vieux perse hizbāna-, arménien lezu sont tous apparentés, comme on peut le lire dans cette archive et ici (dernière consultation : 2026-09-09). Prendre les mots par la racine pour justifier son propos est rarement une bonne idée, et si on tient absolument à le faire, il faut prendre tous les cognats en compte, pas se contenter de quelques exemples qui collent. Même les spécialistes de grammaire historique ne s’y risquent pas ; bien plutôt, ils se sont greffé des pincettes. Une seule chose est sûre, c’est que rien n’est sûr, tout n’est qu’hypothèses et conjectures lorsqu’on remonte le temps, et une racine donne un thème général plus qu’un sens.

Stupide stabilité

Entendu en juillet, au cours d’un stage : « J’ai remarqué, mais ce n’est pas très clair, que les mots en st- ont souvent un sens d’immobilité : stablestupeurstupidité. » Ça m’a fait rire dans mon coin, mais jusque-là, pas trop de problème.

Fin août, le même enseignant, dans un autre stage : « Les mots en st- signifient l’arrêt : stablestupeurstupidité. » Puis je l’ai entendu le répéter en ajoutant stop (et sans doute d’autres) à la liste quand un pratiquant à côté de moi lui posait la question. Plus aucune précaution, c’était devenu une certitude : « tous ces mots ont le sens d’arrêter, hors la vie c’est le mouvement ». Je n’ai rien à dire sur l’idée du mouvement. Même, dire : « dans le combat, stable, c’est stupide », est une formule tout à fait heureuse. En revanche, donner à croire que la racine st- porte une valeur qualitative intrinsèque parce qu’elle donne stupeur et stupide est non seulement spécieux, mais faux du point de vue lexical.

Lorsque je le mettais en garde contre les explications par l’étymologie :

– Tu me connais, j’en fais combien ?
– Pas beaucoup.
– Tu vois.

Un sophisme, pas un argument. C’est un expert international, qui donne de nombreux stages et séminaires, qui passe lui-même beaucoup de temps à déconstruire les idées reçues et le biais de confirmation, habituellement assez prudent. Il est pourtant resté impénétrable à mes explications : *sta- a donné stable, certes, mais aussi bien êtreexisterétat (« on peut être en état de mouvement », répondais-je à une tentative de contradiction). C’est avant tout « se tenir debout ». J’ai ensuite passé plusieurs jours à creuser la question et j’ai appris avec beaucoup d’intérêt que stupeurstupide et stop n’ont aucun rapport : ils viennent de *(s)tew- « pousser, avancer, enfoncer, frapper ». Tout le contraire de rester figé. Stop, c’est de l’étoupe. To stop, c’est enfoncer de l’étoupe dans un conduit. La stupeur est d’abord de l’étonnement ; la stupidité n’est pas forcément de la bêtise, c’est aussi un engourdissement face à la surprise. Dans la même famille, on retrouve (peut-être) to stab« poignarder ». Certes, le résultat de ces quelques exemples est un arrêt, il est vrai qu’il y a de quoi s’y confondre (les plus érudits l’ont longtemps cru), mais c’est une coïncidence absolument pas étymologique. « Tu ne m’as pas convaincu », conclut-il en s’en allant (le pasteur, lui, s’était finalement laissé convaincre). Peu importe, les faits sont là : la racine de tous les mots en st- n’est pas stable. Que faire d’un mot comme stimuler ? De l’anglais to step (« faire un pas ») ? Construireinstruire,structure, stratégie, industrieconsterner?

Que dire du mouvement et de la vitesse constants chers à l’école ? Je ne m’étendrai pas trop ici (ça mériterait un article entier pour lequel je ne serais pas très compétent) sur le sens donné à stable : « je suis en équilibre, je ne suis pas stable ». Dans le langage commun, stable connote bien la fermeté, voire la fixité, comme, on le verra, certains de ses cognats – certains, pas tous, pas toujours, pas partout. D’un point de vue (bio)mécanique, ça se discute (la stabilité se définit comme la capacité d’un système à maintenir ou rétablir son état d’équilibre en cas de perturbation : c’est ce qui empêche la chute ; l’équilibre désigne la position de la projection du centre de gravité par rapport au polygone de sustentation à un instant t). Rester debout, garder son équilibre, c’est de la stabilisation. Mais je comprends ce qu’on veut dire. Il suffirait de définir, pour se réconcilier avec les ingénieurs de la maison, que dans cette école, stabilité signifie immobilité, fixation, immuabilité. Tout simplement peut-être confond-on stable et statique.

Retournons à nos racines. Le tableau en bas de cet article donne des exemples plus étendus dont certains parleront d’eux-mêmes ; chaque mot pourrait faire l’objet de son propre article (il en est qui ont droit à leur thèse complète). Ce n’est qu’un aperçu. Il y a bien d’autres racines en *(s)t- et bien d’autres mots dans bien d’autres langues. Gardons-nous des simplifications hasardeuses. C’est la préhistoire qui nous contemple.

On le voit, de la même manière qu’on peut être totalement dissemblable de son jumeau et trouver un sosie à l’autre bout du monde, la parenté des mots doit être passée au crible de la génétique et de la généalogie. Le père n’est pas toujours le père.

Dans un cours d’aikido, restons-en à l’aikido.


Bibliographie

Pour aller plus loin :


Différentes racines st- et leurs dérivés

PIESignificationDérivés françaisAutres langues
*steh2– / *stā-être debout, se lever, (se) dresser, se tenir ; et en effet,parfois, se tenir ferme, solideC’est une des racines les plus productives du français :
• arrêter (lat. ad-re-stare)• assister
• consister
• constance
• constituer
• établir (< establir)
• état (lat. status)
• être (cf. esp. estar)
• exister
• extase
• instant
• instaurer
• ôter (lat. obstare)
• prester
• prêter (lat. praestare)
• prostitution
• protester (voir lat. testis ci-contre)
• restaurer
• rester
• stable
• station
• statique
• statue
• stature
• statut
• subsister
• substance
• substituer
• système (ensemble d’éléments qui forment un tout cohérent)
Anglais :
• to stand : être debout
• to steer : conduire, guider, diriger un véhicule
• to understand : comprendre
Grec ancien :
• anastasis : résurrection
• histēmi : mettre, placer
Latin :
• status : manière, position, condition, attitude
• testis : témoin, tierce partie
Lithuanien :
• stojuos : je me place
• statau : je place
*(s)tew-

Avec *s- mobile, c’est-à-dire qui ne se retrouve que dans certaines familles de langues.

Une extension consonantique apparaît souvent :
• *(s)tewb-
• *(s)tewd-
• *(s)tewg-
• *(s)tewp-
avancer, pousser, frapper, percer, être frappé, battre

(Aucun lien avec *steh2, ni même aucune notion d’arrêt.)
• étoupe (lat. stuppa)
• étude (lat. studium­, cf. estudiantin)
• stupeur
• stupide
• stupre
• toux (lat. tussis)
• type, typographie (voir grec typos)
Albanais :
• shtyj : pousser (plus loin), bousculer, bousculer, donner un coup de coude ; propulser, repousser ; reporter, différer
• typth : petit marteau
Anglais :
• to stop (lat. vulgaire stuppa) : enfoncer de l’étoupe (pour boucher un conduit) (étymologie incertaine, peut venir d’une base germanique native *stoppon)
• to stab : poignarder (étymologie incertaine)
• stick
• step- (cf. stepbrother) : non apparenté, privé d’un parent (proto-germanique *steupa-« orphelin »)
Gaélique écossais :
• tuagh : hache
Grec ancien :
• stygeō : haïr, abhorrer, détester
• typtô : frapper
• typos : coup, impression (résultat d’un coup)
Latin :
• stuppa : étoupe
• studium : application, zèle ; étude
• stupere, stupeo : être engourdi, demeurer immobile ; être interdit, demeurer stupide ; regarder avec étonnement, s’extasier sur
• stupescere, stupesco : s’étonner
• stupidare, stupido : étourdir, stupéfier
• stupidus : étourdi, stupéfait, interdit ; immobile, en extase, fasciné ; stupide, sot, niais
• stupor : engourdissement, saisissement, paralysie, état d’insensibilité
• tundo : battre, frapper, marteler, broyer
• tussis (< *tud-tí-s) : toux
Sanskrit :
• tuj : frapper, heurter, pousser ; expulser ; jaillir, s’écouler
• tuñjá : choc, assaut
• tojati : blesser
Vieil anglais :
• aþytan : expulser
Vieux norrois :
• aþiota : expulser
*stebh-rester immobile ; se durcir ; pieu, poteau ; soutenir, appuyer, insister, se mettre en colère

(Insistons : aucun lien avec *steh2-.)
• étapeAnglais :
• (to) step : (faire un) pas (!)(étymologie incertaine)
• staff : bâton utilisé pour marcher
*(s)teig-piquer, être pointu

(Toujours aucun lien avec *steh2, ni aucune notion d’arrêt.)
• stimuler
• stigmate
• instiguer
Anglais :
• to stick : percer, transpercer, poignarder avec une arme, piquer
Vieux perse :
• tigra- : pointu, aiguisé
Avestique :
• tighri : flèche
*sterh3étendre ; répandre• construire
• détruire
• instruire
• instrument
• structure
• stratégie
• stratagème
• industrie
• prosterner
• consterner
• strate
Anglais :
• street : rue
• to strew : éparpiller, répandre sans ordre
Grec :
• stratos : armée
Latin :
• struma : tumeur scrofuleuse ; goitre
• stramen : ce qui est étendu, sur quoi on s’étend, lit
Russe :
• storona : côté, direction ; distance
Sanskrit :
• prastara : surface plate, étendue, plaine
• stara : couche, strate
• starimán : ce qui est étendu ; lit, couche
• stṝ : répandre

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1 « Les étymologies ne sont pas des définitions. Elles sont des explications de la signification des mots et de leur sonorité il y a 600 ou 2000 ans. »

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