Lorsque j’ai commencé l’aikido et que j’ai découvert les stages (j’étais à l’époque dans un dojo Iwama ryu et j’allais aux stages de l’AFA), une chose en particulier m’a frappé : on change de partenaire après chaque interruption, et tout le monde travaille avec tout le monde, du débutant au plus haut gradé. Lors du salut, une seule personne est au kamiza : le professeur intervenant. Même les plus haut gradés se placent dans la ligne et participent au cours, comme n’importe qui d’autre. Bien que ça puisse se rencontrer dans le monde du judo, c’est loin d’être la norme. Je connais peu de gradés du judo qui participent encore à un cours avec l’intention sincère d’en retirer quelque chose s’il n’est pas dispensé par un grand nom. Les cours réservés aux gradés sont même bien souvent une triste mascarade où tout le monde observe et réprouve tout le monde, à commencer par l’intervenant qu’on n’écoute que pour le contredire.
Depuis, j’ai rencontré de nombreux exemples de pratiquants avancés qui gardent l’envie d’apprendre et de rester élèves dès que l’occasion se présente.
Léo Tamaki d’abord, que j’ai rencontré pour la première fois à un stage d’Akira Hino, à l’époque où le Kishinkai prenait forme. Dans son sillage, tous les fondateurs et cadres du Kishinkai donnent le même exemple. Tous sont abordables, tous acceptent volontiers de travailler avec quiconque leur demande, quel que soit son niveau, tous participent avec joie aux cours et stages les uns des autres, et plutôt que de continuer à faire selon leur habitude, ils s’appliquent à suivre les indications de l’intervenant et à réaliser exactement ce qu’il demande.

C’est encore plus flagrant lors des masterclasses, masters tour, 24h du samouraï et autres stages d’experts d’autres disciplines que la leur. Ils se montrent attentifs, respectueux, curieux, ils posent des questions, ils ne craignent pas de faire des erreurs lorsque l’expert les appelle devant toute l’assistance, devant leurs propres élèves, on les voit ramer comme tout le monde alors que quelques heures plus tôt, c’était eux qui donnaient un cours magistral.
Il y a aussi de remarquables experts comme Jacques Broggi et Albert Poncelet qui, respectivement 8e dan et 7e dan de jujutsu, directeurs de leur fédération, aussi gradés en iaido, se ceignent régulièrement de blanc lorsqu’ils vont voir d’autres styles de pratiques – c’est ainsi qu’Albert s’est présenté au Budo Taikai en 2025 ! De plus, malgré leur avancement, ils ont choisi de suivre le Kishinkai et de revoir les principes de leur école pour s’en rapprocher. Albert a pleinement rejoint le Kishinkai et suit humblement le parcours de grades, sans précipitation, se portant candidat quand il se sent prêt. Il prépare aujourd’hui tout juste le 4e dan, tranquillement. Mais ce qui étonne le plus chez Jacques et Albert, c’est leur accessibilité, leur enthousiasme débordant, leurs yeux pétillants dès qu’on dit « tatami », leur fougue intacte des premiers jours.
Le même genre de joie qu’on retrouve chez Mélissa Johnen, 6e dan de judo, pédagogue extraordinaire, qui n’est jamais plus heureuse que lorsqu’elle « fait judo », avec un enfant de 4 ans comme avec une Jane Bridge. J’ai rarement rencontré quelqu’un qui s’amuse autant sur le tatami.

Tout comme Hiroshi Katanishi, 8e dan de judo, l’un des plus remarquables techniciens que je connaisse, donne à chaque fois un exemple de bonheur, d’humilité et d’exigence personnelle. Il y a quelques années, je me souviens qu’à la question : « C’est quoi le judo pour vous ? », il avait répondu : « C’est la vie. Je ne pourrais pas vivre sans le judo. » Dernièrement, j’ai eu la chance d’être son uke pour la masterclass de la formation intensive du Kishinkai et pour la séance photos subséquente. Que de fois ne l’a-t-on pas entendu dire : « Je recommence, ce n’était pas très bien ! », en grimaçant et en s’excusant. Lors du shooting, je le sentais nerveux, soucieux de bien faire. À son niveau d’excellence, il continue à chercher, il veut toujours progresser, il parle encore de ses professeurs avec émotion et espièglerie.
Un dernier exemple. Lors du masters tour 2025 au Japon, deux experts se suivaient, Takahiro Yamamoto, directeur technique du Taisha ryu, et Akira Hino, fondateur du Hino budo. Après avoir donné son excellent cours, Yamamoto a salué respectueusement Hino et a pris la place d’élève parmi nous. Au retour à l’hôtel, on a pu le voir discuter passionnément avec Yoshinori Kono, et à la soirée de gala encore, il s’abreuvait de ce que les experts présents pouvaient lui apporter.
Aucun d’entre eux ne cherche à avoir raison, à convaincre l’autre ni à se glorifier. D’un abord facile, ils incarnent shoshin et jita kyōei. Ils avancent chacun sur leur chemin, suivant leur cœur, redécouvrant le paysage à chaque pas, saluant les autres voyageurs et accompagnant ceux qui les suivent avec toute la bienveillance du monde.
Pour suivre ces exemples et aller à la rencontre d’autres pratiques, rendez-vous au Budo Taikai !

